Encore une…

Industriel

La semaine fut beaucoup plus facile que je l’avais imaginé. Je comptais les jours et j’avais hâte de pouvoir habiter dans l’appartement que j’avais loué pour le band. Les locataires présents devaient quitter les lieux d’ici la fin de la semaine. Durant ma semaine dans la van, je n’avais (heureusement) fait qu’effleurer d’autres crises de panique. La fatigue faisait en sorte que je me couchais presque tout de suite après mon souper de ramen et de beurre de peanut (les patates étaient réservées aux midis ). Ma situation hygiénique en avait pris un coup, d’ailleurs les collègues de la “shop” se tenaient de plus en plus loin de moi.

À l’arrivée de la fin de semaine, je me précipitai à mon futur appartement question d’avoir une bonne douche et d’appeler les membres du band pour qu’ils puissent me rejoindre à Québec. À mon arrivée à l’appartement, une chose clochait. Je ne voyais aucune boîte à la fenêtre, ni camion de déménagement, ni objet qui traîne habituellement lors d’un déménagement. Je tentais de me convaincre en me disant : « C’est peut être juste parce qu’ils partent demain ». Alors, je suis allé sonner à la porte:
-B…onjour mmmmm..adame, je suis le prochain locataire. À qqqquel heure que vous ppppppppartez?
– HO! EEEEEE!! c’est que……. ouin….. Ben….. Mon chum est dans l’armé et il ne revient pas avant la fin de semaine prochaine….. mais c’est sur que d’ici la fin du mois nous somme partis…
-Mmmais nous nous sommes ppparlés et vous aviez dit qqqq…ue vous partiriez vers le milieu du mois, soit en fin de semaine…
-Ben… désolé les plans ont changé.
Les plans ont changé et moi dans tout ça ?! Je tournai les tallons et décidai de me payer une douche dans un truck stop à St-Nicolas, question de digérer la nouvelle et de me sentir mieux.

Une autre semaine à geler tous les matins et à avoir peur de la prochaine crise, cela ne m’enchantait guère. De plus, il me restait la fin de semaine à passer et 2 jours à me tourner les pouces dans la tortue, c’était beaucoup trop long pour moi. Alors, je me surpris à penser à ma marraine qui habitait à environ 1 heure de route de là. Propre de corps, mais pas de linge, je décidai d’aller faire un petit tour avec l’espoir d’avoir un peu de compagnies et un lit chaud pour cette nuit.

Mes voeux furent exaucés plus que je ne l’avais imaginé. Dès que j’eus traversé la porte, je fus accueilli comme un enfant prodige . Elle m’invita à enlever mon linge pour le laver et m’apporta un peignoir bien chaud. Elle me concocta un repas qui contenait les 4 groupes alimentaires. Mais ma semaine dans la van m’avait plus affecté que je ne le croyais. J’avais de la misère à dialoguer normalement. Mon cerveau travaillait, mais avec une sorte de brume qui rendait mes idées floues. Mon bégaiement qui était d’habitude si léger était devenu terrible.
– Merci dd…..dddd…..d’ ..e ton reppppp.pp ….ppppppp…..

Je bégaye depuis mon plus jeune âge. J’ai vu un orthophoniste dans le but d’améliorer mon langage et ça a fonctionné jusqu’à un certain point. Dès qu’il m’arrive une grosse épreuve, dès que la fatigue arrive ou que je ne me concentre pas assez, je dérape sur un mot et voilà le bégaiement revient pour tout le reste de la discussion. Vu mon incapacité à le faire disparaître, j’ai appris à vivre avec. Cela ne m’a jamais bloqué dans le vie, même que ça m’a souvent poussé à plus foncer. J’ai toujours voulu me prouver que j’étais plus fort que mon bégaiement. Ce voyage était d’ailleurs une autre preuve que je voulais me porter. Mais avec ma crise qui m’avait vraiment affaibli et ma semaine d’ermite, tout cela rendait mon combat perdu d’avance. Je sentais en moi une lassitude qui ne me donnait même pas le goût de tenter de finir mes phrases. J’aimais mieux répondre avec la tête ou avec de courtes phrases qui contenaient des mots faciles à prononcer pour un bégailleur.

Ma tante, en bonne mère qu’elle était, a tout de suite cerné le problème. Elle m’a invité à la cave et m’a préparé un bon lit à côté de la fournaise qui chauffait. Puis, elle m’invita à prendre une 2e douche avant de me coucher. Finalement, le temps est venu où je me suis retrouvé encore seul, mais cette fois à la chaleur et en sûreté. Je savais que si j’avais un début de crise, ma tante serait là. Je savais aussi que demain, à mon réveil, mes cheveux ne seraient pas gelés par le froid. Ce fut une nuit de calme plat. Pas d’automobile qui klaxonne, pas de pelle mécanique qui travaille jour et nuit, ni de vent qui fait bouger mon lit.

Le matin suivant, la maison était remplie d’une odeur de café et de toast. J’avalai le déjeuner avec appétit et me lançai dans une grande discussion avec ma marraine. Cela me faisait un grand bien de pouvoir parler sans être interrompu par mes bégaiements. Ma tante ne comprenait pas pourquoi je faisais tout cela. Je tentais de lui expliquer, mais il est difficile d’expliquer quelque chose que l’on comprend à moitié nous même. C’est comme de tenter d’expliquer qu’est-ce qu’un trou noir à un enfant quand nous ne le comprenons pas nous même. Puis elle me demanda : «Pourquoi tu ne vas pas chez un de tes amis à Québec? Tu dois bien avoir un ami qui serait capable de te prêter un divan? Ce serait mieux que de vivre dans ta van.»

Sur cette question, je fus sans réponse. Puisque je savais bien que tout cela était de ma faute, que j’aurais bien pu avoir un divan au chaud, dans un appartement. Maintenant, il fallait que je vive avec mes erreurs et que j’assume ce que j’avais fait.

Le soir venu, je retournai à ma cour boueuse pour une autre semaine. C’est difficile de s’imaginer que tout va bien aller, que tout va rentrer dans l’ordre, quand tu as l’impression que petit à petit les choses te glissent entre les mains. Je m’étendis sur la banquette de la van en regardant le plafond de tapis et je m’imaginai la van pleine de gens à fêter après un spectacle. Je me sentis en paix avec moi-même pour la première fois du voyage. Puisque je me rappelais pourquoi j’étais là…

La suite ici.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s